Kocan kadar konuş

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Efsun, la trentaine intello, vit avec sa famille dans un quartier de la classe moyenne d’Istanbul. Passionnée de livres et plutôt associale, elle travaille dans une maison d’édition et son seul ami est imaginaire: il s’appelle Sabahattin Ali (écrivain très connu en Turquie, notamment pour son livre Kürk mantolu madonna, traduit en français sous le titre La Madonne au manteau de fourrure). Il est mort depuis longtemps, mais Efsun converse avec lui régulièrement à l’aide de son imagination. Autour de la jeune femme gravite sa famille, dont la seule figure masculine est un père effacé et complaisant. La famille d’Efsun est composée de sa grand-mère, sa mère, ses deux soeurs, sa tante et ses cousines (et bien sûr la famille élargie :)), toutes vivant sous le même toit/ dans le même immeuble.

Mais venons-en au fait: Efsun a 30 ans, et elle n’est toujours ni mariée, ni fiancée, ni même en voie de l’être car sans petit ami. Une tragédie pour sa famille, qui lui rappelle à tout bout de champ qu’il serait temps de se caser. Quand l’ancien meilleur ami d’enfance d’Efsun, Sinan, réapparaît dans sa vie, sa famille fait tout pour qu’Efsun l’attire dans ses filets…

Voilà pour le début du livre, pour les turcophones dans la salle ou (on ne sait jamais) si un jour ce livre est traduit en français, je ne vais pas vous gâcher le plaisir en vous racontant toute l’histoire, là n’est pas le but 🙂

Kocan kadar konuş, littéralement « Parle autant que ton mari » en français, a été LE succès littéraire de 2013 en Turquie. Şebnem Burcuoğlu, l’auteure, en a rédigé la suite (Kocan kadar konuş Diriliş) et le livre a récemment été adapté au cinéma. Un succès qui rappelle celui de Bridget Jones à l’époque.

Je vous préviens tout de suite, ce n’est pas un livre TRES intellectuel, c’est plutôt ce que j’appelle un « livre d’été », à lire sur la plage ou pour se détendre les neurones après une année professionnelle ou scolaire chargée. Je l’avais acheté pour passer le temps pendant un long voyage en bus, et il remplit très bien sa fonction, à savoir ne pas se prendre la tête, rigoler un bon coup et prendre du recul.

Alors pourquoi en faire une critique, me direz-vous. Ce n’était vraiment pas dans mon idée d’écrire sur ce livre mais le fait est que, au delà de l’humour et du ton léger, je me suis prise à réfléchir sur la condition des femmes en Turquie. Le point de vue est omniscient et même si bien sûr, certains éléments sont exagérés, en fait, pas tant que ça. Les deux livres se moquent d’une mentalité bien ancrée en Turquie, qui est qu’une femme sans mari n’est rien, ou presque. Le but final d’une jeune fille en Turquie est d’être mariée et mère, et ce même si vous venez d’une famille « moderne », que vous faîtes une belle carrière ou que vous êtes pleine de talent. Le poids de la famille et des traditions décrit dans le livre est à peine exagéré et, dès que l’on sort du rang comme Efsun avec sa personnalité de rat de bibliothèque qui n’a pas du tout ces aspirations, l’on fait tout pour, gentiment mais fermement, vous replacer dans le moule.

En Turquie on se marie tôt, très tôt, et voir des couples s’unir à 22 ou 23 ans à peine n’est pas socialement considéré comme choquant. C’est d’ailleurs le cas de la cousine d’Efsun dans le livre. Toutes les jeunes femmes entre 20 et 30 ans subissent de la part de leur famille et plus largement de toute la société, la pression sociale du mariage. En trois ans de vie à Istanbul, combien de mes amies et connaissances se sont plaintes de ce phénomène. J’ajouterais (et le livre le montre bien d’ailleurs) que le niveau social de la famille a peu d’importance: peu importe que votre famille soit riche, puissante et éduquée comme celle de Sinan dans le livre, votre mère ou grand-mère cherchera toujours à assurer sa descendance, conserver ou élever son rang social par votre mariage. Le phénomène concerne aussi les garçons, et le livre montre d’ailleurs bien la pression qui est mise sur Sinan par sa famille et celle d’Efsun. Autant en tant que jeune fille il vous faut attirer un bon parti, le garder et rester pure et digne, autant en tant que « mâle »  il vous faut avoir de quoi assurer les revenus de votre future famille, acheter un gros diamant et payer les frais du mariage.

Le livre a pour objectif de se moquer de ces conceptions traditionalistes qui enferment au final tout le monde dans son carcan et son rôle, et il y arrive assez bien. Il montre bien la pression qui est mise sur les jeunes femmes turques, pression qui est bien réelle dans la vraie vie, et je pense que c’est ce qui explique en partie son succès.

Ses femmes, qui consultent le fal (marc de café) ou l’horoscope pour deviner l’avenir ou anticiper une date de mariage, les jeunes soeurs d’Efsun totalement obsédée par la quête d’un homme riche pour un éventuel mariage, et la cousine de l’héroïne qui se marie après 6 mois de relation, existent dans la vraie vie. Derrière ces pratiques se cache une conception sociale de la famille et de la femme encore très traditionnelle et qui transcende les catégories sociales. L’honneur du livre est de nous faire réaliser tout ça en riant qui-plus-est.

Niveau point négatif, la densité des personnages est quasiment au point mort. l’auteure, diplômée de deux des meilleures universités de Turquie et chroniqueuse dans un grand journal turc à ses heures perdues n’est pas écrivaine, et cela se voit. Au-delà de l’humour et du message social, l’épaisseur des personnages est plus fine que du papier. Les personnalités d’Efsun et de ses soeurs, particulièrement, est vraiment trop manichéenne, Efsun décrite comme totalement associale et ses soeurs comme complètement frivoles. Le seul personnage un peu complexe est celui de Sinan, qui remonte un peu le niveau.

Sans ce point faible le livre aurait pu être d’une autre envergure, mais j’imagine que c’est ce qui différencie une oeuvre d’un roman d’été 🙂

Ariane

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