Délires Simultanés / Simültane cinnet

 

Simültane cinnet

Comment parler de l’interprète, équilibriste par excellence, homme ou femme de l’ombre, personnage- clé qui se fait pourtant systématiquement oublier lorsque ses interventions sont réussies?

Il s’agit peut-être de l’une des professions les plus ingrates, par sa difficulté intellectuelle, son manque de reconnaissance et toute la frustration que génère l’exercice: comment atteindre la perfection sans se mettre totalement dans la peau de la personne dont on doit interpréter les propos? Comment continuer à jouer la comédie lorsque l’on est très loin d’adhérer au discours interprété?

L’interprète est- il un acteur de cinéma, un écrivain talentueux, un orateur hors- pair, un malade mental, tout cela à la fois? Cette profession rend-elle fou?

Beaucoup de questions, et des débuts de réponses dans ce livre original, écrit à quatre mains par deux complices talentueux; à l’image de l’interprétariat qui ne peut se faire qu’en « co-cabine », avec un interprète prenant la relève de l’autre toutes les trente minutes.

Un livre en turc et en français, avec des bouts de latin, de kurde et d’espagnol dedans.

Un livre-essai plutôt qu’une véritable histoire, une réflexion sur nos barrières autant mentales que linguistiques. Un portrait des figures de l’interprète et de l’écrivain, qui dépassent tout deux les préjugés et les frontières, parfois jusqu’à l’incompréhension des autres.

 

Publicités

Disgrâce

coetzee

Cela commence comme une histoire banale: un universitaire presqu’à la retraite, deux fois divorcé, ancien beau ayant du mal à vieillir, s’amourache de l’une de ses jeunes étudiantes. Pitch vieux comme le monde, auquel J.M. Coetzee donne une dimension d’une profondeur tout autre que ce que nous aurions bien voulu croire.

L’étudiante en question finit en effet par accuser son prof d’harcèlement sexuel. Contraint de démissionner, il se réfugie chez sa fille, installée dans une ferme près du Cap. Et oui, tout cela se passe en Afrique du Sud, pays d’origine et d’écriture de Coetzee.

J’avais lu Michael K., sa vie, son temps il y a des années, dans le cadre de mon TPE (mais si, rappelez-vous…) et j’avais déjà été marquée par l’écriture dépouillée, objective et très, très efficace de l’auteur.

L’on peut lire ce livre en « première lecture », en n’occultant ou en ne comprenant pas bien toutes les métaphores mises en place au fil de la narration. C’est ce que j’ai fait dans la première partie du roman parce que, je l’avoue, je n’avais pas tout capté. Cela reste fluide à lire, haletant, sec, angoissant parfois. Cela prend aux tripes dans tous les cas.

Et puis il y a tout ce que Coetzee n’écrit pas, mais qu’il crie presque par  les sous-entendus mis en place au fil du roman, comme les pièces d’un puzzle.

L’histoire de l’Afrique du Sud post-apartheid, un pays où le pouvoir se renverse, où les bourreaux d’hier sont les victimes de demain, où la peur et l’humiliation ne sont plus tout à fait dans le même camp. Le corps des femmes, lui, est le seul dénominateur commun à ces deux mondes. Les hommes s’affrontent, se défient et la féminité reste, hier comme aujourd’hui, le lieu de l’expression de leur pouvoir, une entité à forcer, humilier, dominer pour pouvoir s’affirmer; que ce soit par la violence psychologique ou physique. Les hommes, au final, ne sont que des animaux. Les chiens sont d’ailleurs l’un des thèmes centraux du roman.

Ville/ Campagne, hommes/femmes, noirs/blancs, animaux/ Hommes, réalité/ fiction…Beaucoup de dualité et d’opposition dans ce roman qui raconte, via une narration sèche et haletante, la disgrâce d’un ordre qui se pensait invincible.

Samarcande

mosquee-rose-iran-paysage-moyen-orient1

Homme de lettres, de sciences, de religion et de poésie, Omar Khayyam erre en incompris dans la Perse du XI ème siècle, de Nichapour à Samarcande, d’Ispahan à Baghdad. Resté caché et inconnu jusqu’à sa mort, le manuscrit des Robaïyat, son trésor de poésie et de philosophie, est d’abord conservé dans la ville- sanctuaire d’Alamut, berceau de la redoutable Secte des Assassins (ceux-là même qui ont inspiré la série des jeux vidéos), fondée par Hassan Sabbah, un contemporain de Kahyyam. Le manuscrit tombe dans l’oubli lors de l’invasion du territoire par les mongoles et refait surface en 1912 sur un bateau inssubmersible s’apprêtant à rallier l’Amérique: le Titanic.

Samarcande, c’est l’histoire de ce manuscrit. Qu’est-il arrivé? A-t-on retrouvé l’original? D’ailleurs, l’original existe-il?

Autant de question qui passionnent les spécialistes du sujet et qu’Amin Maalouf nous fait partager avec un talent de conteur exceptionnel. Relatant des faits historiques (seuls les personnages féminins de Djahane et de Chirine sont inventés), des histoires dans l’Histoire, l’écrivain libanais nous emporte dans une épopée qui va de la Perse ancienne où les sultans croisent les poètes et les courtisanes et où les complots sont rois, aux orientalistes du début du XXème siècle. En plus de nous instruire, ce roman est un véritable page turner tant on meurt d’envie de connaître la suite et tant l’écriture est plaisante.

Un seul petit bémol: la deuxième partie, qui met l’accent sur les orientalistes et sur le parcours d’un américain en Iran, est à mon goût beaucoup moins intéressante que la première, qui conte les parcours d’Omar Khayyam et d’Hassan Sabbah et que j’aurais aimé voir plus longue. Mais cela reste une très belle oeuvre, instructive et très bien écrite, qui s’achète pour 7 euros en Poche. Aucun regret de l’avoir fait sortir de ma PAL après l’y avoir fait poireauter pendant des mois!

Le silence même n’est plus à toi

asli_biyografi216

Entre-apercu dans la librairie de mon quartier, je me suis procurée ce livre sur un coup de tête. Je ne connaissais Asli Erdogan que de nom, c’est une figure reconnue depuis des années en Turquie pour la qualité de sa plume.

« Si nous ne sommes mêmes plus capables de pousser ni d’entendre un seul cri…Si même ce silence n’est plus à nous…« 

Le fait que je découvre Asli Erdogan en France, que j’achète l’un de ses livres dans une librairie parisienne alors que j’aurais eu mille occasions de me procurer ses écrits en Turquie me font me rendre compte de la situation actuelle du pays. L’on pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres, jusqu’au jours où une âme clairvoyante a le courage et le réalisme de dénoncer les crimes d’un pays aimé que l’on a quitté.

« Je suis dans l’un des angles morts du destin« 

Il m’a été très dur de supporter la lecture de ce livre, même si elle est absolument nécessaire. La scène d’ouverture, dans les rues d’Istanbul le soir du 15 juillet 2016, m’a plongé dans l’effroi. Il est très difficile de ne pas refermer un livre qui vous met face à la réalité la plus crue quant aux événements passés. Un livre qui parle d’endroits et de rues que vous pouvez visualisez, que vous connaissez intimement, qui sont pour vous ceux du bonheur et de la joie et qui deviennent théâtre de la guerre, de la mort et de la violence.

« Se souvenir que démocratie, liberté et égalité, surtout en ces jours de carnage, ne sont pas que des concepts, ni des mots dont le sens se serait effrité.« 

Femme, auteur, écrivain, physicienne, Asli Erdogan est avant tout engagée. Ce court  recueil regroupe les chroniques  rédigées dans le journal de gauche pro-kurde Özgür Gündem, qui lui ont valu la prison durant de long mois et qui la mettent aujourd’hui encore dans l’attente d’un procès. Y ait donc fait référence à des grands événements ayant secoué la Turquie ces dernières années: les civils morts à Gezi, le meurtre d’Özgecan Aslan, l’assassinat de Hrant Dink, les polémiques du président Erdogan au sujet des femmes, le nettoyage du Sud-Est de la Turquie à majorité kurde par l’armée en décembre 2016…Autant d’éléments qui peuvent paraître abstraits et éloignés au lecteur français pas forcément au fait de tous les soubresauts de la vie publique turque, qui ne s’arrête jamais.

« En soi, la littérature est un effort de confrontation et de conciliation. Mais lorsque la violence bat son plein, quelle conciliation est encore possible?« 

Cependant, pas besoin d’être un expert pour apprécier la plume poétique d’Asli Erdogan, sa rage d’engagement et sa détermination à continuer à dénoncer, quoi qu’il en coûte, les inégalités et les crimes. Cette capacité à continuer à se battre et à se lever contre tous les obstacles est particulièrement admirable dans un pays où beaucoup ont courbé l’échine, perdu espoir ou se sont résignés.

« La liberté est un mot qui refuse de se taire« 

 

Le Testament de Marie

Orijinal görseli göster

« Ils sont deux à la surveiller, à l’interroger pour lui faire dire ce qu’elle n’a pas vu. Ils dressent de son fils un portrait dans lequel elle ne le reconnaît pas, et veulent bâtir autour de sa crucifixion une légende qu’elle refuse. Seule, elle tente de s’opposer au mythe que les anciens compagnons de son fils sont en train de forger. »

De la naissance de son fils à son départ pour Jérusalem, du miracle de Lazare aux noces de Cana et jusqu’à la crucifixion finale l’auteur conte, dans ce court roman, l’histoire de Jésus par le regard de sa mère, Marie, qui attend la mort cachée dans sa dernière demeure à Ephèse (actuelle Turquie).

L’écriture dépouillée de Colm Toibin, écrivain irlandais reconnu, nous fait deviner en filigrane les événements rapportés dans la Bible. Mais c’est une toute autre version qui nous est livrée ici, une version dominée par la distance entre Jésus et Marie, l’incompréhension de cette dernière face à un fils rassemblant un groupe d’ « égarés » et de « bègues », la lâcheté et la trahison des voisins et de la famille, l’injustice d’un sacrifice, la peur et la fuite.

Les Apôtres sont dépeints comme des fanatiques voulant faire dire à Marie ce qu’elle n’a jamais dit. La lâcheté du pouvoir politique en place, l’horreur de la crucifixion et la souffrance d’une mère de voir son fils sacrifié sur la croix sont racontés d’une façon dépouillée et particulièrement sensible, dans une écriture où dominent le silence et la lumière. Un roman prenant et bouleversant qui nous invite à repenser notre regard sur les grands événements tels qu’ils nous sont contés.

Un long chemin vers la liberté

 

nelson-mandela-et-sa-femme-winnie-levent-le-poing-apres-sa-liberation-de-la-prison-de-pollsmoor-le-11-fevrier-1990-pres-du-cap_4551426

C’est malheureusement souvent à l’occasion de leur mort que nous découvrons ou redécouvrons les grands Hommes de notre Histoire contemporaine.

J’avais étudié l’apartheid au lycée, sous l’angle de la littérature engagée ayant conduit à la fin non-violente de ce régime pourtant ultra-violent (vive les TPE).

J’avais bien sûr à cette occasion croisé la figure de Nelson Mandela, mais je n’avais pas eu l’occasion de creuser plus en profondeur l’histoire de cet homme au vécu exceptionnel. Son autobiographie, achetée dans la foulée de sa mort en 2013, traînait donc dans ma pile à lire depuis un moment lorsque je me suis enfin décidée à l’ouvrir. Et il m’a fallu du temps, beaucoup de temps, pour venir à bout des 755 pages (format poche) de ce livre que je qualifierais plutôt de  document historique.

Nelson Rolihlahla Mandela commence en effet son histoire du tout, tout début, pour la finir par sa sortie de prison en 1990. Son enfance dans la campagne du Transkei, son éducation dans des institutions chrétiennes, son départ pour Johannesburg où il exerce avec les plus grandes difficultés la profession d’avocat, son engagement politique, son entrée dans la clandestinité, l’enfermement, la prison, l’éloignement d’avec ses proches, sa libération après 27 années de geôle…Nelson Mandela n’omet aucun sujet, même si l’on note l’extrême pudeur avec laquelle il aborde sa vie personnelle. Et tant mieux, car c’est moins ses déboires sentimentaux que ses accomplissements qui nous intéressent ici. Divisé en chapitres qui sont autant d’étapes de sa vie, le livre peut se lire exactement comme un document historique ou scientifique, en n’en lisant que certaines parties.

La rédaction est très linéaire et détaillée, certains passages sont pointus et peu compréhensibles au lecteur lambda, même si Nelson Mandela a fait un travail incroyable d’explication du paysage politique sud-africain de l’époque.

La lecture est donc ardue (je me suis arrêtée pendant 2 mois avant de reprendre le livre), Nelson Mandela ne possédant pas la plume d’un Stefan Sweig. C’est néanmoins un document historique incontournable pour qui s’intéresse un tant-soi-peu à l’histoire du XXème siècle, et un témoignage absolument unique sur l’apartheid.

Au-delà de  la considération purement historique, l’on ne peut qu’être admiratif devant le courage, l’endurance, l’humilité et la volonté d’acier d’un homme qui a consacré sa vie à son pays, au continent africain et aux valeurs d’Humanité en lesquelles il croyait.

Syngué Sabour, pierre de patience

pierredepatience604-tt-width-604-height-400-lazyload-0-crop-0-bgcolor-000000

Prix Goncourt 2008, adapté au cinéma quelques temps après sa parution (le film est un copié-collé du livre et n’apporte selon moi rien de plus à l’oeuvre), ce court roman de 138 pages a beaucoup été commenté et critiqué, d’aucuns y voyant une peinture des conditions de la femme orientale.

Quelque part dans un pays en guerre, dans un temps non daté. Une femme veille son mari milicien plongé dans le coma par une balle dans la nuque. Seule, délaissée par la famille de son mari et ayant mis ses deux enfants à l’abri, elle se livre en un long monologue à son époux, inconnu lors de son mariage, absent durant de longues années et refusant toute communication avec elle du temps de leur vie commune. Ce corps allongé, refusant de se réveiller et s’obstinant à rester inerte comme une pierre va devenir pour la jeune femme sa syngué sabour, sa pierre de patience, qui emmagasinera ses maux jusqu’à l’explosion…

Atiq Rahimi livre un récit brut, dépouillé, dans lequel tout est dit simplement, quitte à choquer. J’aime ce style et il colle parfaitement au sujet qui est, selon moi, plus qu’un poncif sur la condition de la femme orientale, un symbole de la condition féminine, de manière plus large. Le récit en devient ainsi beaucoup plus percutant, et à la limite le livre mérite une deuxième lecture pour l’aborder sous cet angle.

L’unité de lieu et de temps et les quelques personnages qui ne font que passer dans le récit me font dire que le roman aurait gagné à être adapté au théâtre plutôt qu’au cinéma.  Je ne suis pas arrivée à comprendre l’intérêt de la retranscription cinématographique, même si les subtilités du texte y sont plutôt bien rendues.

Pour terminer c’est un livre que je recommanderais, il se lit vite et il est assez prenant. Il faut par contre aimer le style d’écriture de Rahimi, assez sec et dépouillé, et aimer aborder ce type de texte. Le sujet est universel, froid et nu comme le sujet. Il fait plonger dans une réflexion aussi profonde que l’ampleur de la question abordée.

Le Pont de la Corne d’or

galata

Je parle assez peu de littérature turque, déjà parce que c’est un vaste, très vaste sujet qui nécessiterait d’y consacrer un blog entier, et ensuite parce qu’en France on ne connait, sauf exceptions, qu’Orhan Pamuk. Or, c’est loin d’être mon auteur turc préféré, ses romans bavards et trop égocentriques ont même tendance à m’exaspérer. La plupart des bons auteurs turcs sont méconnus en France, ce qui rend la conversation difficile. Il y a quand même une vraie progression ces dernières années, le coin « Turquie » de la Fnac s’étant enrichi de noms comme Sabahattin Ali, Sait Faik, Yaşar Kemal ou Orhan Veli.

L’auteure du « Pont de la Corne d’or » n’est quant à elle connue ni en Turquie ni en France, non pas parce qu’elle écrit mal mais parce qu’elle a passé sa vie entre la Turquie et l’Allemagne et que ses romans sont rédigés en allemand. Emine Sevgi Özdamar est de plus metteur en scène et comédienne. La vie est un caravansérail,  son premier roman largement autobiographique, est sorti en 1992 mais c’est son deuxième, Le Pont de la Corne d’or, qui a ma préférence.

Il débute avec un départ, celui d’une jeune stambouliote de 17 ans qui rêve de devenir comédienne et qui n’a pas froid aux yeux. Elle découvrira le Berlin des immigrés turcs mais aussi  celui des communistes venus de toute l’Europe, alors en pleine guerre froide.  De Berlin à Paris l’on suit, de son point de vue à la fois innocent et culotté, son éveil à la culture, à la politique, au monde adulte. Là encore largement autobiographique, le roman s’éloigne des clichés sur les immigrés arrivant dans l’Europe des années 1970 pour travailler dans les usines.

Il s’agit d’un roman lent, qui ne raconte au final pas grand chose sinon un parcours de vie. Ce qui fait la vraie force du récit c’est la superbe écriture de l’auteure, à la fois très précise et très vague, faite de discours indirect libre et de regard d’enfant. Rien n’est jamais vraiment dit, tout est évoqué et il nous faut deviner les événements vécus par la narratrice.

La deuxième partie du livre est marquée par le retour de la narratrice à Istanbul. Rêvant toujours de devenir comédienne, la jeune fille s’inscrit dans une école de théâtre et fréquente des cercles de gauche. Au plus mauvais moment, car à cette époque la Turquie est sauvagement divisée entre la gauche communiste et les nationalistes fascistes. Ce sont ces-derniers qui finiront par gagner, avec un coup d’Etat de l’armée et le début d’une période de 3 ans que l’on préfère encore aujourd’hui évoquer à demi-mots en Turquie. Tortures, exactions, emprisonnements, jugements sans procès et peines de mort sont quotidiens, et la sauvagerie des ces années est dépeinte avec un œil à la fois innocent et cruel. C’est pour la narratrice le début des prises de risques, des navettes en bateau entre la rive asiatique, où habite sa famille, et la rive européenne, où elle fréquente l’ « intelligentsia » de gauche. Ce grand écart entre deux mondes, deux vies au sein d’une même ville, est symbolisé par le pont de la Corne d’or, alors en construction.

Le roman se finit comme il avait débuté: par le départ de la narratrice en Allemagne.

Pour conclure, pas besoin de connaître la Turquie ou même de s’y intéresser pour lire ce roman, la prose et le style de l’auteure suffisent à y trouver son compte 🙂

Le charme discret de l’intestin

photo livre intestin

Après une longue absence pour cause de changement de vie à 360°, je suis de retour avec un livre que j’ai acheté sur un coup de tête après lecture de très bonnes critiques dans la presse et sur des blogs spécialisés. Succès surprise de l’année 2014 en Allemagne, écrit par une jeune doctorante allemande de 25 ans, ce livre qui sort du commun nous interpelle avec un sujet qui nous prend littéralement aux tripes: Giulia Enders analyse le fonctionnement de notre « deuxième cerveau », bien souvent relégué au rang de paria face au cerveau et au coeur: notre intestin.

S’ensuivent ensuite 333 pages parlant de prouts, de caca, de bactéries, d’antibiotiques mais aussi de maladies aussi variées que la dépression, le diabète, la schizophrénie ou la diarrhée. Sur un ton humoristique et  avec une capacité de vulgarisation qui fait passer les phénomènes les plus complexes pour des jeux d’enfants, Giulia Enders décomplexe les réactions naturelles que peut avoir notre intestin, et nous fait ainsi prendre conscience de son importance. Elle nous livre au passage une vision claire du processus de digestion et en profite pour nous donner des conseils sur nos comportements alimentaires et sur nos prises de médicaments.

Illustré assez brillamment par le soeur de l’auteur, on referme ce livre en ayant appris beaucoup tout en se divertissant. J’avouerais qu’au fil des 333 pages je me suis parfois ennuyée et qu’il y a quelques longueurs. Je le recommanderais néanmoins. Un ouvrage de vulgarisation original et instructif, qui vaut le coup d’être lu 🙂

Les rues de Barcelone

249

Je ne suis habituellement pas une grande fan des romans policiers et mis à part la plume de maître d’Aghata Christie il est rare que j’en lise. Ce roman est arrivé par hasard entre mes mains et je n’avais pas de grandes attentes littéraires en le commençant, juste l’envie de passer un bon moment et de me divertir. Et effectivement, l’intrigue est plutôt prenante et je l’ai lu à la vitesse de l’éclair.

Plus que la résolution d’un double crime dans des conditions mystérieuses, le livre nous plonge dans l’atmosphère du vieux Barcelone, celui que l’on ne visite pas lorsque l’on y vient en touriste. Coincé entre la colline de Montjuich et le quartier classieux du Cinquième District, Pueblo Seco est le lieu des ruelles portant toutes des noms de poètes espagnols et catalans, le lieux des hôtels de passe et des troquets malodorants. Pas encore défiguré par la spéculation, le quartier est un monde à lui seul, qui semble s’être arrêté dans le temps. L’auteur, Francisco Gonzalez Ledesma, né, grandi et mort récemment à Barcelone, est un enfant du quartier, de ceux qui ne se sont jamais résolus à oublier leurs souvenirs d’enfance.

Malgré deux visites à Barcelone pourtant riches en découvertes et promenades je n’ai jamais eu l’occasion de traverser le Pueblo Seco, impossible donc de vérifier si l’auteur nous décrit un quartier fantasmé par ses souvenirs et expériences ou bien une réalité. Et peu importe finalement, il réussit à nous transporter dans ces ruelles malfamées où se croisent prostituées, travestis, petites frappes, bandits, arrivistes et peuple, et fait de Barcelone le personnage principal du roman.

On reconnaît dans le personnage de l’avocat Llor une pointe de Ledesma, lui-même juriste sous le franquisme avant de devenir journaliste. Enfant du quartier devenu avocat, Llor revient au Pueblo Seco pour enquêter sur le premier meurtre de l’intrigue. La première partie du roman se concentre sur lui, pour ensuite mieux nous mener au véritable « héro » de l’intrigue, l’inspecteur Mendez, figure phare et récurrente des oeuvres de Ledesma. Policier détesté par sa hiérarchie, cantonné au grade le plus bas de la police, désabusé, Mendez travaille avec une éthique douteuse héritée du franquisme et des méthodes interrogatoires plus proches de la menace et du chantage.

Au-delà de la sympathie qui émane du personnage de Mendez, au- delà de l’intrigue policière, je retiens surtout du roman un portrait de Barcelone original et nostalgique, ainsi qu’une peinture sociale et historique. Ledesma n’a jamais caché son ambition de décrire une réalité sociale au travers du roman noir, et l’on voit bien au fil de l’intrigue les disparités sociales et l’ambition dévorante qui anime certains.  Est aussi beaucoup évoquée la période franquiste et ses drames. Marqué par les années de dictature, journaliste sous le franquisme, Ledesma était devenu maître dans l’art de contourner la censure. Le passage somme toute récent de l’autoritarisme à la démocratie, les difficultés et les enjeux qui en découlent sont également évoqués et invitent le lecteur non initié à cette période (typiquement, moi) à des recherches historiques.