Le Pont de la Corne d’or

galata

Je parle assez peu de littérature turque, déjà parce que c’est un vaste, très vaste sujet qui nécessiterait d’y consacrer un blog entier, et ensuite parce qu’en France on ne connait, sauf exceptions, qu’Orhan Pamuk. Or, c’est loin d’être mon auteur turc préféré, ses romans bavards et trop égocentriques ont même tendance à m’exaspérer. La plupart des bons auteurs turcs sont méconnus en France, ce qui rend la conversation difficile. Il y a quand même une vraie progression ces dernières années, le coin « Turquie » de la Fnac s’étant enrichi de noms comme Sabahattin Ali, Sait Faik, Yaşar Kemal ou Orhan Veli.

L’auteure du « Pont de la Corne d’or » n’est quant à elle connue ni en Turquie ni en France, non pas parce qu’elle écrit mal mais parce qu’elle a passé sa vie entre la Turquie et l’Allemagne et que ses romans sont rédigés en allemand. Emine Sevgi Özdamar est de plus metteur en scène et comédienne. La vie est un caravansérail,  son premier roman largement autobiographique, est sorti en 1992 mais c’est son deuxième, Le Pont de la Corne d’or, qui a ma préférence.

Il débute avec un départ, celui d’une jeune stambouliote de 17 ans qui rêve de devenir comédienne et qui n’a pas froid aux yeux. Elle découvrira le Berlin des immigrés turcs mais aussi  celui des communistes venus de toute l’Europe, alors en pleine guerre froide.  De Berlin à Paris l’on suit, de son point de vue à la fois innocent et culotté, son éveil à la culture, à la politique, au monde adulte. Là encore largement autobiographique, le roman s’éloigne des clichés sur les immigrés arrivant dans l’Europe des années 1970 pour travailler dans les usines.

Il s’agit d’un roman lent, qui ne raconte au final pas grand chose sinon un parcours de vie. Ce qui fait la vraie force du récit c’est la superbe écriture de l’auteure, à la fois très précise et très vague, faite de discours indirect libre et de regard d’enfant. Rien n’est jamais vraiment dit, tout est évoqué et il nous faut deviner les événements vécus par la narratrice.

La deuxième partie du livre est marquée par le retour de la narratrice à Istanbul. Rêvant toujours de devenir comédienne, la jeune fille s’inscrit dans une école de théâtre et fréquente des cercles de gauche. Au plus mauvais moment, car à cette époque la Turquie est sauvagement divisée entre la gauche communiste et les nationalistes fascistes. Ce sont ces-derniers qui finiront par gagner, avec un coup d’Etat de l’armée et le début d’une période de 3 ans que l’on préfère encore aujourd’hui évoquer à demi-mots en Turquie. Tortures, exactions, emprisonnements, jugements sans procès et peines de mort sont quotidiens, et la sauvagerie des ces années est dépeinte avec un œil à la fois innocent et cruel. C’est pour la narratrice le début des prises de risques, des navettes en bateau entre la rive asiatique, où habite sa famille, et la rive européenne, où elle fréquente l’ « intelligentsia » de gauche. Ce grand écart entre deux mondes, deux vies au sein d’une même ville, est symbolisé par le pont de la Corne d’or, alors en construction.

Le roman se finit comme il avait débuté: par le départ de la narratrice en Allemagne.

Pour conclure, pas besoin de connaître la Turquie ou même de s’y intéresser pour lire ce roman, la prose et le style de l’auteure suffisent à y trouver son compte 🙂

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