Les rues de Barcelone

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Je ne suis habituellement pas une grande fan des romans policiers et mis à part la plume de maître d’Aghata Christie il est rare que j’en lise. Ce roman est arrivé par hasard entre mes mains et je n’avais pas de grandes attentes littéraires en le commençant, juste l’envie de passer un bon moment et de me divertir. Et effectivement, l’intrigue est plutôt prenante et je l’ai lu à la vitesse de l’éclair.

Plus que la résolution d’un double crime dans des conditions mystérieuses, le livre nous plonge dans l’atmosphère du vieux Barcelone, celui que l’on ne visite pas lorsque l’on y vient en touriste. Coincé entre la colline de Montjuich et le quartier classieux du Cinquième District, Pueblo Seco est le lieu des ruelles portant toutes des noms de poètes espagnols et catalans, le lieux des hôtels de passe et des troquets malodorants. Pas encore défiguré par la spéculation, le quartier est un monde à lui seul, qui semble s’être arrêté dans le temps. L’auteur, Francisco Gonzalez Ledesma, né, grandi et mort récemment à Barcelone, est un enfant du quartier, de ceux qui ne se sont jamais résolus à oublier leurs souvenirs d’enfance.

Malgré deux visites à Barcelone pourtant riches en découvertes et promenades je n’ai jamais eu l’occasion de traverser le Pueblo Seco, impossible donc de vérifier si l’auteur nous décrit un quartier fantasmé par ses souvenirs et expériences ou bien une réalité. Et peu importe finalement, il réussit à nous transporter dans ces ruelles malfamées où se croisent prostituées, travestis, petites frappes, bandits, arrivistes et peuple, et fait de Barcelone le personnage principal du roman.

On reconnaît dans le personnage de l’avocat Llor une pointe de Ledesma, lui-même juriste sous le franquisme avant de devenir journaliste. Enfant du quartier devenu avocat, Llor revient au Pueblo Seco pour enquêter sur le premier meurtre de l’intrigue. La première partie du roman se concentre sur lui, pour ensuite mieux nous mener au véritable « héro » de l’intrigue, l’inspecteur Mendez, figure phare et récurrente des oeuvres de Ledesma. Policier détesté par sa hiérarchie, cantonné au grade le plus bas de la police, désabusé, Mendez travaille avec une éthique douteuse héritée du franquisme et des méthodes interrogatoires plus proches de la menace et du chantage.

Au-delà de la sympathie qui émane du personnage de Mendez, au- delà de l’intrigue policière, je retiens surtout du roman un portrait de Barcelone original et nostalgique, ainsi qu’une peinture sociale et historique. Ledesma n’a jamais caché son ambition de décrire une réalité sociale au travers du roman noir, et l’on voit bien au fil de l’intrigue les disparités sociales et l’ambition dévorante qui anime certains.  Est aussi beaucoup évoquée la période franquiste et ses drames. Marqué par les années de dictature, journaliste sous le franquisme, Ledesma était devenu maître dans l’art de contourner la censure. Le passage somme toute récent de l’autoritarisme à la démocratie, les difficultés et les enjeux qui en découlent sont également évoqués et invitent le lecteur non initié à cette période (typiquement, moi) à des recherches historiques.

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La maison du Bosphore

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Istanbul, 1980. L’histoire se déroule entre Yedikule, un des plus anciens et aujourd’hui des plus pauvres quartiers de la ville, et Bostanci, quartier plus cossu de la rive asiatique, sorti de terre pour engranger les populations issues des vagues d’exode rural. On suit les trajectoires de quatre adolescents turcs, Sema, Salih, Elif et Hassan, tous différents par leurs personnalités  et leurs rêves mais réunis par leur désir de liberté et d’affranchissement des conventions sociales et du poids politique, dans une Turquie des années 80 marquées par un coup d’état militaire et les très vives tensions entre nationalistes et communistes. Salih, apprenti menuisier, cherche à perpétuer son art, Sema se bat pour entrer à l’université, Hassan, musicien, aimerait partir découvrir le monde tandis qu’Elif s’engage dans la voie périlleuse de la politique en entrant dans la clandestinité.

Le livre suit le destin de ses quatre personnages et de leurs proches de 1980 à 1991, en se découpant en trois périodes: 1980-1984, 1986-1988 et 1988-1991.

Je ne connaissais Pınar Selek que de nom et j’étais très impatiente de lire son oeuvre la plus connue et l’un de ses seuls romans, la plupart de ses publications étant d’ordre sociologique.

Pınar Selek est née à Istanbul, y a grandi, a fréquenté un des lycées français de la ville avant d’étudier la sociologie jusqu’au niveau Master à Istanbul. Fille d’un avocat  qui a passé quatre ans et demi en prison suite au coup d’Etat de septembre 1980, ses travaux sociologiques portent sur les groupes opprimés. Elle a notamment travaillé sur les prostituées,  les transsexuels, les enfants de rue et les kurdes, autant de sujet qui fâchent beaucoup en Turquie, d’autant plus dans la Turquie des années 1980 et 1990. Pratiquant la méthode sociologique de l’observation longue durée en immersion, Pınar  acquiert une connaissance  presque intime des groupes minoritaires qu’elle étudie, et notamment  du groupe kurde, connaissance qui lui vaudra d’être arrêtée une première fois en 1998 et de subir la torture pour ne pas avoir voulu lever l’anonymat des répondants à ses enquêtes. Accusée par la suite d’avoir collaboré à une tentative d’ attentat dans le bazar aux épices d’Istanbul, elle est embarquée dans un imbroglio judiciaire toujours en court qui la contraint à l’exil en 2008. Elle vit depuis 2011, en France, à Strasbourg, où elle poursuit une thèse sur les mouvements d’émancipation en Turquie.

Avec le bagage politique et académique de l’ auteur je m’attendais à aimer, voire adorer ce livre, et je l’ai acheté sans hésiter et sans consulter aucun avis sur Internet ou autre. Et bien j’aurais dû, car le premier mot qui me vient à l’esprit en pensant à ce livre est « déception ». L’histoire se veut grouillante de personnages, un peu à la manière des fables orientales, sauf qu’ici le rendu est plutôt brouillon. La structuration en trois chapitres, pourquoi pas mais j’ai eu du mal à cerner, en lisant, l’intérêt du découpage. L’histoire avance très lentement au fil des 318 pages, la plume n’est pas assez belle pour que l’on s’accroche et, au final, on s’ennuie…J’ai trouvé que l’un de seuls intérêts du livre pour un lectorat étranger est le contexte du début du livre, à savoir le coup d’Etat de 1980 et les trois années de dictature militaires qui l’ont suivies, pendant lesquelles la torture et les arrestations fortuites étaient monnaie courante. L’opposition droite/gauche, nationalistes/ communistes qui frappe le monde entier à cette époque est d’autant plus prégnante en Turquie, où la terreur règne dans les rues et où la clandestinité et les assassinats de militants de gauche sont très fréquents. En ce sens mon parcours « préféré » est celui d’Elif, car l’auteur décrit bien les motivations qui poussent la jeune fille, son processus d’entrée dans la clandestinité et son mode de vie.

Pour finir, un livre tout de même sympathique qui se lit sans problème mais où vous risquez de vous ennuyer. C’est long, trop long et le message que l’auteur veut faire passer se dilue au fil des pages. ce n’est pas un horrible livre, mais pas un que je recommanderais non plus.